Après le séisme, une éternité d'angoisse... PDF Imprimer Envoyer
Nouvelles générales - Perspectives
Écrit par Jessica Nadeau   
Jeudi, 14 janvier 2010 17:17
Mise à jour le Jeudi, 14 janvier 2010 18:02

Trois heures. C’est le temps qui s’est écoulé entre le moment où j’ai su qu’il y avait eu un tremblement de terre en Haïti et celui où j’ai appris que mon chum, en reportage à Port-au-Prince, était vivant. Trois heures. Sans doute les plus longues de ma vie.

Trois heures à imaginer les pires scénarios, à tenter de respirer malgré la boule qui me serrait la poitrine. Trois heures à regarder les nouvelles en tremblant, à éplucher le Web, à fixer ma boîte de courriels en espérant en voir arriver un par magie. Trois heures à serrer mon téléphone de toutes mes forces, à m’y agripper comme à une bouée de sauvetage. Comme si le simple fait de le regarder pouvait le faire sonner plus vite.

Quand les nouvelles de là-bas ont commencé à sortir sur Twitter, mes amis et collègues de Frontenac se sont empressés de demander des nouvelles de l’hôtel où il résidait. Quand la réponse est arrivée, mon collègue Olivier Jean a hésité quelques secondes, tentant d’évaluer s’il s’agissait d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle : « Dommages partiels, plusieurs blessés, pas de téléphone… »

Ils ne parlaient pas de morts. C’était sans doute une bonne nouvelle. Mais peut-être était-il blessé. Ou ailleurs. Peut-être était-il déjà dans les rues de Petionville en train de faire des photos. Peut-être… C’est fou tout ce qui peut nous passer par la tête en trois heures.

Une catastrophe qui engendre les pires scénarios chez les personnes qui n'ont pas encore eu de nouvelles des leurs. Photo d'archives Reuters

Quand le coup de fil de son employeur est arrivé, j’ai arrêté de respirer quelques secondes. Le premier qui avait des nouvelles devait appeler l’autre.

« Jessica… »

Pourvu qu’il ne m’annonce pas de mauvaises nouvelles. Mes jambes sont molles. Dans la salle de rédaction de Rue Frontenac, tout est devenu étrangement silencieux. On me regarde avec des points d’interrogation dans les yeux. Je fais un signe de la tête. Je sens leur support à tous, dans leurs yeux. Ils sont là, prêts à m’attraper si je m’effondre. « Jessica, on vient de parler à Ivanoh, il est correct. »

La seule chose que je trouve à dire, c’est « OK ». Un simple et banal petit « OK » avec une légère pointe d’interrogation en finale.

Mon interlocuteur renchérit : « Jessica, il va bien. Il n’est pas blessé. Il est en état de choc mais il est correct. »

La salle de rédaction pousse un soupir de soulagement pour moi.

Il a sans doute dit autre chose. J’ai sans doute dit merci.

Je raccroche. Tous me regardent. C’est leur ami aussi. Ils veulent savoir. Ils m’interrogent du regard. J’essaie de parler mais rien ne sort de ma bouche, sauf un immense sanglot refoulé depuis trop longtemps. La tension retombe. On m’entoure, me console. Merci mes amis.

Courage mes amis, courage

Depuis ce moment terrifiant, j’ai eu l’occasion de communiquer avec mon chum à quelques reprises par courriel ou par Skype. Pas longtemps, mais juste assez pour entendre sa voix et me rassurer. Malheureusement, tous n’ont pas cette chance.

Et ce n’est qu’en regardant les nouvelles mercredi soir que j’ai réalisé à quel point j’avais été chanceuse. Qu’il soit en vie, oui, bien sûr. Mais surtout, de l’avoir su au bout de trois heures seulement.

Trois heures. Trois heures qui m’avaient paru une éternité la veille et qui m’apparaissaient soudainement comme une fraction de seconde en comparaison avec tous ces gens qui affirmaient dans les reportages n’avoir toujours pas eu de nouvelles 24 heures plus tard.

Trois heures seulement.

Moi, j’avais pu dormir un peu. Moi, j’avais eu le temps de me remettre de ma frousse et d’apprécier les photos de mon chum qui faisaient déjà le tour du monde. J’ai même eu le temps d’être fière de lui. Pas eux. Eux qui alignaient les heures d’angoisse. Eux qui attendaient toujours le coup de fil libérateur, refusant malgré les heures qui passent de sombrer dans le désespoir, fixant eux aussi leur téléphone pour le faire sonner plus vite. En voyant ces images à la télé, en entendant la supplication dans leurs voix - « appelle-moi pour me dire que tu es en vie » -, mon coeur s’est brisé à nouveau. Courage à vous tous, chers amis, courage.

Commentaires (4)

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Attendre
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Il n'y a rien de pire qu'attendre après l'inconnu. Évidemment Ivanoh est notre ami et toi aussi et ton sort lié au sien était tellement fragile qu'un coup de téléphone l'aurait brisé en mille morceaux, ce que personne autour de toi ne voulait. Stie que ça a bien fini. Et espérons maintenant pour Haïti.
Alinos , janvier 15, 2010
bravo
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j'espère que plusieurs histoire se terminerons comme la tienne, si les gens souhaitais les écrire ici cela aiderais sûrement beaucoup de gens dans l'attente a garder le morale (-;
Eric Beaupré , janvier 14, 2010
Pas de petites angoisses
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Bonjour. J'ai bien aimé votre texte d'humeur. Je dois vous dire que vous n'avez pas à vous sentir gênée de n'avoir attendu que trois heures. Vous avez eu de la chance d'avoir eu des nouvelles aussi rapidement mais cela ne fait pas de votre angoisse une angoisse différente de tous ceux qui connaissent quelqu'un là-bas. Votre crainte était toute autant justifiée car c'était VOTRE monde à vous qui menacait de s'écrouler. Aucun drame n'est plus important que celui que l'on vit personnellement. Bravo encore pour votre texte
Nathaly Bouchard , janvier 14, 2010
Bravo.
0
Beau texte Jessica.
Melanie P , janvier 14, 2010

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